Profanation

Des tombes profanées : Les Chhouds tombent l’un après l’autre

Sensées être des lieux sacrés où reposent, dans leurs dernières demeures, nos morts, plusieurs cimetières de Béjaïa offrent ces derniers mois un spectacle désolant où s’exprime un nouveau phénomène de profanation de plus en plus inquiétant. Des centaines de chhouds, les plaques épitaphes, sont parterre. Des villageois sous le choc. Beaucoup d’inquiétudes et un profond émoi. Mais surtout beaucoup d’interrogations s’expriment au sein de la population qui vit un phénomène qui, décidément, ne s’arrête pas. Limité, pour le moment, à la région des Aït Weghlis, sur le large territoire de l’ex daïra de Sidi Aïch, la profanation donne un bilan pour le moins lourd : pas moins de 700 tombes partiellement saccagées.

Œuvre d’un réseau organisé ou sont-ce des actes isolés ? La gendarmerie enquête depuis de longs mois suite à plusieurs dépôts de plainte contre X. Alors que des soupçons ont été portés, du côté de Rmila, sur un déséquilibré mental de la région et qu’ailleurs la piste de fondamentalistes islamistes n’est pas écartée, certains dossiers ont fini par être tout simplement classés. Entre-temps, X continue de sévir.

DSC00636Photo: DR

A pas de loup

A Tiliouacadi, Tizi-Tifra, Izghad, Rmila, Tighilt, Sidi Abdelmoumène, … et bien d’autres cimetières kabyles, le procédé est le même : une incursion de nuit, abattre les plaques épitaphes l’une après l’autre, les poser au pied des tombes et prendre la poudre d’escampette de la même façon qu’on a gagné les lieux : à pas de loup.

Le phénomène a commencé à la fin de l’année 2010 donnant une autre dimension à des actes classés à la rubrique du vandalisme et perpétrés dans de petits cimetières dans la vallée de la Soummam. Minimisés jusque-là, d’aucuns ne se doutaient d’une quelconque entreprise fanatique qui allait tourner pendant des mois.

Premier acte. Ville de Sidi Aïch. Nuit d’hiver de décembre 2010. Le cimetière de la ville reçoit une première visite des profanateurs qui s’adonneront à cœur joie au saccage de 70 tombes. Sans inquiétude, ils y reviendront quelques jours plus tard pour finir leur sale besogne et allonger le bilan de 172 autres tombes saccagées. Et s’en suit alors une série de profanation qui ne s’est pas arrêtée depuis. Les ch’houd tombent l’un après l’autre à Remila, à Tighilt, (Tibane), à Izghad (El Flaye), à Tizi-Tifra (Tifra), à Sidi Abdellah (Tiliouacadi),…. Et le dernier en date n’est pas plus loin que la nuit du 24 décembre dernier au cimetière Sidi Meqedem dans la commune de Tinebdar. Et la liste reste ouverte. Tout est fait de façon à montrer une entreprise organisée.

Le message est en ne peut plus clair : la construction des tombes et leur surélévation c’est «haram». La question fait polémique chez les «ulémas» qui divergent sur le sujet. Ces divergences dans l’interprétation de la loi islamique ont ouvert une brèche dans laquelle n’hésitent pas à s’introduire des extrémistes. Pour beaucoup, il ne s’agit là que d’actes de fondamentalistes islamistes. «Un groupe fanatique… », c’est d’ailleurs en ces termes que s’est décliné un SMS, destiné à alerter et sensibiliser la population, écrit par le président de l’APC de Tinebdar. Les représentants de certains comités de village préfèrent, eux, se donner la précaution de ne pas s’avancer sur cette piste. «Nous ne sommes pas en mesure de dire qui sont ces profanateurs mais nous continuons à chercher» dit Boudjou Mouloud, président du comité religieux du village Rmila dont le cimetière a subi des dégâts sur un quart de ses 200 tombes. Avant l’entame des travaux de restauration, le cimetière a été vite clôturé au lendemain de la profanation.

«Une question de nnif»

Pendant une paisible nuit d’août en 2011, ce fut le tour du cimetière de Tiliouacadi, dans la commune de Souk Oufella. «Nous condamnons l’acte. Ce qui s’est passé est une catastrophe. En saccageant le cimetière de Tiliouacadi, ils s’en sont pris au plus grand village de la commune» avait déclaré Hanafi Amimer, le P/APC de Souk Oufella qui avait «préféré attendre les résultats de l’enquête» pour voir clair. Le village de Tiliouacadi, 9000 habitants au dernier recensement, est remonté contre les auteurs de la profanation. Comme dans le reste des villages de cette commune, c’est le comité du village, avec le concours de l’APC, qui gère le cimetière. Touché dans leur dignité, ils ont vite restauré ce qui a été détruit. «C’est une question de nnif» expliquent-ils.

Dans la ville de Sidi Aïch, on a préféré temporiser avant de passer à restauration de 180 pièces détruites. Quarante autres ont été remises à leurs places avant de s’occuper de celles de Rmila. A l’APC de Sidi Aïch, gestionnaire des cimetières de la commune, on «attend aussi les résultats de l’enquête». Une plainte a été déposée au niveau de la police. On a enquêté sur un jeune homme souffrant d’une déficience mentale. «Il s’est avéré, après enquête, qu’il n’est pour rien dans cette affaire» nous a affirmé M. Omar Brahmi, le vice P/APC de Sidi Aïch. Le suspect s’est déjà rendu coupable du saccage de la stèle du capitaine Oudak au cimetière des martyrs de Sidi Aïch en mai 2010. Il a écopé de six mois de prison. La plainte du comité religieux de Rmila a, elle, été classée, nous informe le président du comité religieux. Mais du coté des villageois «l’enquête continue». Le jeune homme qui a été appréhendé et interrogé a été libéré pour présomption d’innocence que lui permet son …aliénation mentale. Une déficience qui n’a pas donné assez de crédit à ces aveux dont celui, selon des indiscrétions, incriminant un imam, officiant dans une des mosquées de la région que le suspect fréquente. Un imam dont les prêches l’auraient, avait-il soutenu, incité à faire acte de profanation. Une «accusation» que ne confirment pas, cependant, les services de sécurité en charge des enquêtes en cours.

Enquêtes

Du coté de la direction des affaires religieuses, on ne veut surtout pas faire du bruit autour de ce phénomène. «Ce serait l’encourager à s’amplifier» estime le directeur des affaires religieuses (DAR) de la wilaya de Béjaïa, Ayoub. Mais ce n’est pas pour autant que la DAR n’a pas recommandé à certains imams, essentiellement ceux exerçant dans la région de Sidi Aïch, El flaye, Tifra,… «de sensibiliser les fidèles sur le fait que les auteurs de ces actes sortent du droit chemin et qu’ils seront châtiés et par la Loi divine et par la loi des hommes». Le profanateur, pourrait-il être un fidèle ? «Si les auteurs sont dans les mosquées ils seront donc ainsi sensibilisés, sinon l’information leur parviendra» explique le DAR. «Ce phénomène est étranger à notre société qui a toujours respecté les cimetières qui sont des lieux sacrés. Autant dans notre religion que dans la culture populaire des algériens, nos morts ont doit au respect. On ne marche pas et on ne s’assoie même pas sur les tombes, on a toujours considéré cela comme un sacrilège» déclare le directeur des affaires religieuses qui se refuse à «accuser quiconque».

«Il y a divergences autour de la question de construction des tombes comme dans beaucoup de sujet dans la religion mais nul n’a le droit de détruire des tombes. Ces questions sont du ressort de la religion et de la pensée, nous les traitons avec raison, science, et preuves. Il n’y a aucun motif qui justifierait un tel acte» condamne-t-il.

Si la profanation des tombes est un phénomène nouveau en Kabylie, le saccage de stèles s’y est déjà produit. Et toujours dans cette même région de Sidi Aïch dont le cas de la stèle du chahid Oudak. En été 2009, à la sortie sud de Sidi Aïch, sur la RN26, au cimetière de Takriets, la stèle érigée en hommage à une jeune victime du printemps noir de 2001, Massalti Hafid en l’occurrence, a été saccagée à coup de marteau par un fanatique. Originaire de Tifra, le coupable a été condamné à 6 mois de prison avec sursis.

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