Djoua, Randonnée, Reportage

Grimpée pédestre pour une soirée Gnawi

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Il a fallu jouer du coude pour monter dans le vieux trolley qui fait la navette entre Béjaïa et PK10. Autrement, en restant loin de la mêlée, on moisira sur un trottoir d’Aâmriw. Des groupes de jeunes, des couples, des femmes, bébés dans les bras, et des familles, il y a vraiment du monde, ce lundi, cinquième jour du festival de Djoua. Personne ne veut rater la soirée d’aujourd’hui. A l’affiche : Amazigh Kateb, le chanteur au Guembri, qui sait mettre le feu sur scène.


Un quart d’heure plus tard, nous sommes à PK10. Là, des minibus sont sensés prendre le relais pour transporter tout ce beau monde jusque là-haut, au pied de Imma Djoua où se tient le festival. De loin, le pic semble toucher le ciel. Les minibus n’arrivent pas et la foule se sent perdue. Vingt minutes d’attente plus tard, elle se sent abandonnée. Si ça peut la consoler, un deuxième trolley déverse, entre-temps, une autre foule. C’est loin Djoua ? «Quelque 8 kilomètres» répondent des voix. Alors, nous prenons notre courage à deux…pieds. Comme d’ailleurs de nombreux d’autres jeunes qui s’improvisent randonneurs. Après tout, 8 kilomètres ce n’est pas sorcier, s’est on dit. Allons-y donc à l’assaut de Djoua !

 Il est déjà 19h20. Il fait encore soleil. Nous traversons le village PK10, que l’on préfère appeler ici «noumro achra». Depuis le bornage kilométrique fait du temps colonial, les PK (point kilométrique) collent comme appellation à de nombreux villages (PK 7, PK15 (quinzième) PK17 (Amtik n’Tafat),…). «Noumero achra» est donc à 10 kilomètres du rond-point de l’ancienne poste de la ville de Béjaïa d’où a démarré le calcul kilométrique.

La montée vers Djoua se présente comme une partie de plaisir pour un groupe de jeunes particulièrement bruyant dans sa procession. «Rayhine l’Djoua» chantent-ils, tous joyeux, sur un air de supporters de foot. Après un quart d’heure de marche passe le premier minibus, en direction de la montagne. Malchance. Nous regrettons du coup de s’être laissés griller d’impatience, à la descente du trolley. Tant pis. Nous avons en tout cas parcouru une bonne poignée de kilomètres. Certains tentent l’auto-stop. C’est peine perdue. «Tefret» (c’est foutu) commente un algérois, sac au dos. «C’est encore loin Djoua ?». «Mazal chwiya» nous répond un jeune villageois. «Chwiya» c’est peu dire. Au bout de cette route qui monte en lacet, il y a une piste de quatre kilomètres à emprunter, nous annonce-t-il. Exception faite de cette piste, il n’y a donc que 4 km de route à monter. Après avoir dépassé la dizaine de kilomètres de marche, nous avons toutes les raisons du monde de douter de la bonne foi de ceux qui nous annonçait un parcours de «seulement» 8 km. Là, vraiment tefret.

20h05, nous nous retournons pour admirer la baie de Béjaïa au loin. Au large, le soleil décline sur une escadre de bateaux en rade. En rade, un peu comme tous ses marcheurs malgré eux sur une route qui ne finit pas de monter. Le chemin est partagé avec des voitures qui montent et autant qui descendent. Si les premières nous rassurent, pour avoir servi d’accompagnatrices vers une même destination, les secondes, elles, nous angoissent parce que nous poussant à nous désintéresser d’un festival qui se vide. À voir les matricules qui défilent, on est venu de Constantine, de Bouira, d’Alger, de Tipaza, de Sétif, de Tizi Ouzou, d’Oran, de France et de Béjaïa bien entendu. Sur orientation d’un berger qui rentre son troupeau, nous risquons un raccourci, le seul depuis que nous avons pris la mauvaise décision de jouer au grand marcheur. Nous prenons volontiers le raccourci qui nous fait gagner quelques virages en épingle. Manque de pot, nous sommes tombés, au bout du raccourci, sur un massif de gabions. Nous ne pouvions pas espérer pire. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Épuisés par plus d’une heure de montée à l’escalade de Djoua, nous n’avons pas le choix. Nous jouons aux alpinistes et affrontons les gabions pour atteindre, au prix d’une douloureuse gymnastique, le goudron. Nos «rotules» sont esquintées. Nous clopinons. Et rien à l’horizon, pas la moindre trace du festival. Pas même le bout de la piste.

Curieusement, loin derrière nous, le groupe à la gaieté braillarde n’a rien perdu de sa verve. Ses chants nous parviennent de loin. Transperçant le noir de la nuit tombée. Au loin, Béjaïa n’est que lumières. Il est  21h. Ça fait plus d’une heure et demi que nous marchons, sur une côte à faire couper le souffle et user les semelles des plus téméraires des randonneurs. Comme seuls compagnons, des insectes qui chantent. Nous arrivons enfin à la piste, aux 800 mètres d’altitude. Des gendarmes sont en poste. Des militaires ont pris position dans les buissons épineux, sécurisant les lieux. Encore 4 kilomètres de côte à grimper. Les incessants passages de voitures soulèvent d’épaisses colonnes de poussière que nous avalons. Tout au long du trajet sont plantés des piquets qui portent des projecteurs et des pancartes aux noms des sponsors du festival (ministère de la culture, ONCI, Aigle Azur, …). Un peu plus loin, la circulation est bloquée. Il est 22h, après deux heures de montée, nous sommes enfin sur le site du festival. Une seule envie : laisser s’écrasé notre fessier par terre. Mais le gala de Amazigh Kateb est imminent. Le temps de s’acheter une bouteille d’eau minérale et de se faire ôter ce masque de poussière et d’une rapide visite aux stands. Les plus animés sont ceux faisant office de fast-food. Nous arrivons à l’heure de la restauration. Le premier stand propose du couscous avec viande. 250 DA le plat jetable. D’autres, au noms des villages Tagmoute, Tagma, Bounkache, Insifen,…ou de simples gargotiers, des plats «quatre saisons». Des Ouarglis proposent des beignets, du rfis, …. Pour les prix, ce n’est pas donné. Sur le même plateau de Taliwines, des stands sont occupés par une multitude d’exposants de poterie, d’habillements et d’objets traditionnels. Derrière ces stands, est érigée la scène imposante qui s’apprête à trembler sous le rythme gnawi de Kateb. Un premier préposé à la sécurité, auquel nous déclinons notre identité, nous demande nos papiers. Nous nous exécutons et nous invite à passer. Un deuxième nous intercepte. Nous déclinons encore une fois notre identité et l’accès aux «coulisses» nous est refusé. «Il y a déjà deux journalistes et c’est suffisant» nous dit sèchement un préposé à la sécurité, à l’accent nigérian. C’est alors que nous revoyons défiler le film « poussiéreux » du trekking du massif de gabions et de toute la montée douloureuse de 15 km. Finalement, nous n’étions pas au bout de nos peines. Après pourparlers, nous avons été autorisé à passer et écouter enfin amazigh Kateb chanter «Djina l’djoua bach naklou el ghoubar, djina l’djoua bach n’qetlou demmar » (venir à Djoua avaler de la poussière et laisser exploser notre colère). Il ne croyait pas si bien dire.

 

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